Chat Control.

Client-side scanning

Le client-side scanning (analyse côté client) est la technique clé de Chat Control 2.0. Voici comment elle fonctionne et pourquoi elle neutralise le chiffrement.

Définition

Le client-side scanning (CSS), en français "analyse côté client", est une technique d'analyse de contenus qui s'exécute directement sur l'appareil de l'utilisateur, avant que les données ne soient chiffrées ou après qu'elles aient été déchiffrées.

Cette technique est au cœur du dispositif Chat Control 2.0, car elle permet aux autorités et aux plateformes d'analyser le contenu de messages "chiffrés de bout en bout" sans avoir à casser mathématiquement le chiffrement. Le message est bien chiffré pendant sa transmission, mais il a déjà été lu et potentiellement signalé avant l'opération de chiffrement.

Le principe technique

Le CSS repose sur un constat simple. Le chiffrement de bout en bout protège les messages pendant leur transmission entre l'appareil de l'émetteur et celui du destinataire. Mais avant l'opération de chiffrement (côté émetteur) et après l'opération de déchiffrement (côté destinataire), les messages existent en clair sur les appareils.

Un module de CSS installé dans l'application de messagerie exploite cette faille conceptuelle. Il analyse le contenu au moment où il est encore en clair sur l'appareil, avant que l'application ne procède au chiffrement.

Concrètement, avec le CSS activé sur WhatsApp par exemple :

  1. Vous tapez votre message dans l'application
  2. Le module CSS analyse le contenu en clair
  3. Le module compare le contenu à une base de données de hachages connus, ou l'analyse via un algorithme d'intelligence artificielle
  4. Si le module détecte quelque chose de "suspect", il signale automatiquement aux autorités
  5. Le message est ensuite chiffré normalement et envoyé
  6. Chez le destinataire, l'application déchiffre le message
  7. Le module CSS du destinataire analyse à son tour le contenu déchiffré

Techniquement, le chiffrement de bout en bout n'a pas été cassé. Le message a bien été chiffré pendant sa transmission. En pratique, la garantie de confidentialité a été détruite.

Pourquoi le CSS neutralise le chiffrement

Cette distinction technique est capitale pour comprendre le débat autour de Chat Control 2.0.

Les partisans du règlement affirment publiquement qu'ils "ne touchent pas au chiffrement". C'est vrai au sens strict : aucune backdoor mathématique n'est ajoutée au protocole de chiffrement. Le protocole reste intact.

C'est trompeur au sens pratique : la finalité même du chiffrement, protéger la confidentialité du contenu, est neutralisée par le mécanisme du CSS. Le contenu du message a été analysé avant le chiffrement.

Cette astuce sémantique permet aux gouvernements favorables au scan de préserver leur discours de "respect du chiffrement" tout en mettant en place le mécanisme technique qui rend ce chiffrement inopérant.

Les critiques techniques du CSS

Le principe même du client-side scanning fait l'objet de critiques massives de la communauté scientifique internationale.

En octobre 2021, quinze des plus grands cryptographes et chercheurs en sécurité au monde, dont Ross Anderson, Bruce Schneier et Whitfield Diffie, ont publié un rapport de référence intitulé "Bugs in Our Pockets: The Risks of Client-Side Scanning". Sa conclusion est sans ambiguïté : le CSS "crée de nouveaux risques de sécurité pour les utilisateurs, rend les systèmes plus vulnérables aux abus, et n'est pas efficace pour atteindre ses objectifs déclarés".

Les critiques identifient plusieurs risques structurels.

Le risque d'expansion du périmètre est le plus grave. Une fois qu'un mécanisme de CSS est en place pour détecter un certain type de contenu (par exemple les CSAM), il devient techniquement trivial d'étendre son périmètre à d'autres types de contenus. La base de données de hachages à comparer peut être élargie sans changement d'infrastructure. Cette dynamique, bien documentée dans l'histoire des dispositifs de surveillance, est appelée "function creep".

Le risque de compromission vient du fait que les bases de données de référence utilisées par le CSS deviennent des cibles de choix pour les attaquants. Un empoisonnement de base pourrait déclencher des signalements de contenus légitimes.

Le risque de faux positifs est massif. Les données de la police fédérale allemande montrent que 40 % à 60 % des signalements générés par ce type de dispositif sont pénalement sans intérêt.

Le cas Apple 2021

En août 2021, Apple avait annoncé un système appelé "NeuralHash" destiné à scanner les photos uploadées sur iCloud Photos à la recherche de CSAM. Ce système était une implémentation de CSS pure.

La levée de boucliers de la communauté scientifique, notamment via le rapport "Bugs in Our Pockets" publié quelques semaines plus tard, a conduit Apple à mettre le projet en pause. Le système n'a jamais été déployé.

Cette expérience de 2021 démontre à la fois qu'Apple dispose de la capacité technique d'implémenter le CSS, et que la pression publique a suffi pour l'en dissuader à l'époque. Sous obligation légale européenne via CSAR, la marge de manœuvre serait plus étroite.

La parade au CSS

Il existe une famille de solutions techniques qui contournent structurellement le CSS : le chiffrement personnel indépendant des plateformes de messagerie.

Le principe est simple. Vous chiffrez votre message dans un outil dédié, en dehors de WhatsApp ou Gmail. L'outil transforme votre message en une suite de caractères illisibles. Vous copiez-collez cette suite dans WhatsApp. Vous envoyez.

Pour le module CSS installé dans WhatsApp, votre message apparaît comme une suite de caractères aléatoires. Il ne peut rien signaler, car il ne comprend rien à ce qui est déjà chiffré avant d'atteindre l'application. Cette méthode fonctionne parce qu'elle déplace l'opération de chiffrement en dehors du champ de vision du CSS.

Pour aller plus loin